Lorsque l’on pense à la croissance de l’hydroélectricité, on imagine souvent de grands nouveaux barrages et des annonces de grands projets d’infrastructure, avec leurs cérémonies d’inauguration et leurs discours politiques. Cette image est compréhensible : l’histoire de l’hydroélectricité au Canada est marquée par ces moments, de La Grande à Churchill Falls en passant par la centrale G.M. Shrum, et ces jalons ont façonné la perception publique du progrès dans le secteur.
Mais une part importante — et souvent négligée — de l’histoire énergétique du Canada s’écrit autrement. Partout au pays, des centrales hydroélectriques qui produisent de l’électricité depuis des décennies sont remises à neuf, améliorées et modernisées. Les turbines sont remplacées. Les systèmes de commande sont mis à niveau. Les ouvrages civils sont renforcés. Ces projets ne donnent pas lieu à des conférences de presse et attirent rarement l’attention du public. Pourtant, leur contribution à la capacité énergétique propre du Canada et à la durabilité à long terme du parc hydroélectrique est tout aussi déterminante que celle d’un nouveau projet.
Une croissance qui passe largement inaperçue
Le secteur hydroélectrique canadien devrait ajouter environ 11 000 MW de nouvelle capacité au cours de la prochaine décennie, représentant quelque 100 milliards de dollars d’investissements planifiés d’ici 2035. Ce qui se perd souvent dans le récit, c’est l’origine réelle de cette croissance. Les nouveaux projets en site vierge comptent pour 5 700 MW. Les expansions et les remises à neuf représentent ensemble 5 300 MW — presque autant que tous les nouveaux projets en site vierge combinés.
Cette réalité remet en question un récit qui circule dans certains milieux de politiques énergétiques : que la croissance de l’hydroélectricité stagne, que le secteur tire parti d’infrastructures existantes sans ajouter de capacité significative. Une part substantielle de la croissance des dix prochaines années proviendra d’installations déjà construites, déjà autorisées et déjà intégrées aux communautés, rendues plus performantes et plus durables grâce à des investissements délibérés et soutenus.
La remise à neuf prolonge la vie des centrales de plusieurs décennies grâce au remplacement ciblé des turbines, des alternateurs et d’autres composantes mécaniques et électriques. Comme ces éléments ne représentent qu’une faible part de l’investissement initial, les projets de remise à neuf sont particulièrement rentables — surtout comparés à des sources d’énergie où l’ensemble de l’installation doit être remplacé en fin de vie.
La remise à neuf offre aussi l’occasion d’augmenter la capacité d’une centrale en installant des groupes turbine-alternateur plus puissants. Hydro-Québec étudie une augmentation de 20 % de la capacité du complexe La Grande — soit environ 2 000 MW — et des travaux sont en cours pour accroître la puissance de Churchill Falls d’environ 10 %. Ces projets s’ajoutent aux remises à neuf en cours à Carillon, Rapide-Blanc, Outardes-2 et Trenche, chacune représentant des investissements de plusieurs centaines de millions de dollars, avec des échéanciers s’étendant de la fin des années 2020 au milieu des années 2030. Rio Tinto investit par ailleurs 2 milliards de dollars dans la centrale Isle-Maligne.
En Ontario, OPG gère simultanément des remises à neuf aux centrales Sir Adam Beck dans la région de Niagara, à la centrale R.H. Saunders sur le Saint-Laurent, dans plusieurs installations du Nord de l’Ontario et dans de plus petites centrales à l’est de la province — des investissements combinés de plusieurs milliards, avec des échéanciers allant jusqu’en 2045. En Nouvelle-Écosse, NS Power poursuit la remise à neuf de la centrale de Wreck Cove.
L’expansion d’installations existantes offre une autre voie pour accroître la capacité sans construire de nouveaux barrages ni de nouveaux réservoirs. Certaines centrales — notamment Revelstoke (BC Hydro) et Bay d’Espoir (NL Hydro) — ont été conçues dès l’origine pour accueillir des groupes supplémentaires. L’expansion prévue de Churchill Falls verra la construction d’une nouvelle centrale souterraine adjacente à l’installation actuelle, ce qui signifie que la capacité de cette centrale augmentera à la fois par remise à neuf et par expansion.
Plus de 25 projets sont actuellement planifiés ou en chantier au Canada, mobilisant des dizaines de milliers de travailleurs qualifiés au cours de la prochaine décennie. Ils constituent l’un des plus vastes programmes de construction en cours au pays — et l’un des moins visibles pour le public.
Tirer davantage de ce que nous avons déjà
Construire une nouvelle centrale hydroélectrique à partir de zéro est un processus long et complexe : identification de sites, évaluations environnementales, obtention de permis, engagement communautaire, construction d’infrastructures civiles souvent en régions éloignées. Les projets en site vierge exigent des investissements en capital considérables dès le départ et, même dans des conditions favorables, le délai entre la conception et la mise en service peut s’étendre sur des décennies.
La remise à neuf, elle, part d’une base déjà existante. Les investissements initiaux ont été faits. Le site, les connexions au réseau, les relations communautaires et les ouvrages civils sont en place. Ce qui change, ce sont les unités de production, les systèmes de commande et les composantes mécaniques qui déterminent la puissance et la fiabilité d’une installation.
Parce que les fondations sont déjà là, la remise à neuf peut ajouter une capacité substantielle à une fraction du coût d’un nouveau projet. Sur plusieurs décennies, cet avantage explique en partie pourquoi l’hydroélectricité demeure l’une des sources d’électricité les plus abordables et les plus stables au Canada.
Le résultat : plus d’énergie à partir du même site, avec un impact environnemental marginal et des délais plus courts qu’un projet équivalent en site vierge. Les remises à neuf prolongent aussi la vie utile d’un actif de l’ordre de 50 ans, ce qui signifie que les investissements réalisés il y a des générations continuent de produire des retombées bien au-delà de leur horizon initial. Pour les consommateurs et les industries, cela contribue à maintenir des tarifs plus abordables — un avantage rarement mis en lumière, mais dont les effets se cumulent de façon notable au fil du temps.
Pourquoi cette histoire compte maintenant
Dans certains milieux de politiques énergétiques, on perçoit la croissance de l’hydroélectricité comme modeste, voire stagnante. Cette perception ne reflète pas la réalité du terrain. Les données racontent une histoire plus dynamique, et les projets parlent d’eux-mêmes. Mais lorsqu’un secteur n’est pas perçu comme en croissance, il n’est pas traité comme tel — ce qui a des conséquences réelles sur le financement, les politiques publiques et le soutien gouvernemental. Défendre la remise à neuf — et, plus largement, le secteur hydroélectrique — exige que les décideurs disposent d’une compréhension juste de l’ampleur et de l’ambition de ce qui est déjà en cours.
Les enjeux sont particulièrement élevés aujourd’hui. À mesure que la demande d’électricité augmente et que l’éolien et le solaire représentent une part croissante des nouvelles capacités, le réseau a besoin d’une puissance ferme et pilotable pour équilibrer la production variable et maintenir la fiabilité. Un parc hydroélectrique modernisé est ce qui rend cela possible. La remise à neuf est l’un des moyens par lesquels le Canada maintient cette colonne vertébrale énergétique, et l’un des leviers de sa souveraineté énergétique grâce à des infrastructures détenues et construites au Canada, ancrées dans les communautés depuis des générations.
Le Canada dispose encore de plus de 150 000 MW de potentiel hydroélectrique inexploité — plus du double de sa capacité actuelle. Les bases pour réaliser ce potentiel se construisent en ce moment même, dans des centrales qui produisent de l’énergie propre depuis des décennies, grâce au travail de milliers de personnes dont les contributions passent souvent inaperçues.
L’avenir énergétique propre du Canada se construit à deux endroits à la fois : sur des sites qui n’ont pas encore vu le jour, et dans des centrales que la plupart des Canadiens ne verront jamais. Les deux comptent. Aujourd’hui, l’un d’eux ne reçoit pas la reconnaissance qu’il mérite.