Par Lorena Patterson, présidente et directrice générale d’Hydroélectricité Canada, et Eddie Rich, président-directeur général de l’Association internationale de l’hydroélectricité
La sécurité énergétique est désormais indissociable de la sécurité nationale. Les tensions géopolitiques, les perturbations des chaînes d’approvisionnement et les chocs climatiques redéfinissent les systèmes énergétiques mondiaux. Dans ce contexte, les pays qui disposent de réseaux électriques stables, diversifiés et résilients sont mieux placés pour protéger leur économie et leurs citoyens. Les Canadiens ressentent déjà cette volatilité à travers la hausse des coûts de l’énergie, alors même que la pression sur notre système électrique s’intensifie. La demande d’électricité pourrait doubler d’ici 2050 à mesure que les transports, l’industrie et les bâtiments s’électrifient, et le gouvernement fédéral s’est engagé à accroître la capacité de notre réseau national pour répondre à cette demande.
Ce déploiement sera l’une des plus grandes entreprises d’infrastructure de l’histoire du Canada. Il ne se fera pas sans l’hydroélectricité. Plus qu’une source parmi d’autres dans notre bouquet énergétique, elle constitue l’un des avantages stratégiques les plus durables du pays.
Notre avantage de départ
L’hydroélectricité joue déjà un rôle central dans le système électrique canadien. Elle fournit la majeure partie de l’électricité renouvelable produite au pays, renforce la diversité du réseau et contribue à la stabilité des prix. Dans un contexte mondial marqué par la volatilité, son importance devient encore plus évidente.
Lorsque le Canada dépend des combustibles fossiles pour le chauffage ou les transports, le coût de la vie devient plus vulnérable aux marchés mondiaux et aux événements qui échappent largement à notre contrôle. L’hydroélectricité fonctionne autrement: elle repose sur des ressources hydriques nationales plutôt que sur des combustibles importés, ce qui lui permet d’offrir une stabilité relative lorsque les marchés énergétiques deviennent turbulents. Une fois construites, les installations hydroélectriques produisent de l’électricité pendant des décennies, souvent pendant des générations. De nombreuses installations canadiennes fonctionnent depuis 80 à 100 ans ou plus et continuent de fournir une électricité fiable aujourd’hui. Cette performance à long terme crée une base stable pour l’ensemble du système électrique et réduit l’exposition aux chocs de prix à court terme.
L’expansion de l’électrification au moyen d’un réseau soutenu par l’hydroélectricité permet également de maintenir une plus grande part des dépenses énergétiques dans l’économie canadienne. Elle soutient les industries nationales, réduit la dépendance aux combustibles importés et renforce la résilience du pays dans un monde de plus en plus incertain.
L’épine dorsale de cette expansion
Le système électrique du Canada évolue rapidement. L’énergie éolienne et l’énergie solaire se développent et continueront à jouer un rôle important. Cependant, à mesure que ces sources croîtront, le réseau aura besoin de plus qu’une nouvelle capacité de production. Il lui faudra de la flexibilité, du stockage et une puissance pilotable capable d’équilibrer les variations soudaines de l’offre et de la demande. L’hydroélectricité fournit ces trois éléments: elle stocke l’énergie, la distribue lorsqu’elle est nécessaire et contribue à modérer les coûts globaux du système au fil du temps.
Le monde s’empresse de bâtir ce que le Canada possède déjà
Le Canada n’est pas le seul à le reconnaître. Partout dans le monde, des pays investissent massivement dans des systèmes électriques capables de soutenir l’électrification, la compétitivité industrielle et la résilience économique, et l’hydroélectricité est au cœur de cet effort. Elle demeure la plus grande source d’électricité renouvelable au monde, fournissant environ 14 % de la production mondiale d’électricité et soutenant la flexibilité du réseau dans plus de 150 pays.
La dynamique s’accélère. La capacité hydroélectrique mondiale a augmenté de 28 GW en 2025, dont un record de 11,7 GW de stockage par pompage, tandis que la production mondiale a fortement rebondi après les creux causés par la sécheresse l’année précédente. Les ajouts annuels de stockage par pompage ont presque doublé au cours des deux dernières années, alors que les réseaux cherchent partout des moyens de consolider des parcs éoliens et solaires en pleine croissance, et le portefeuille mondial de projets en développement dépasse désormais 1 000 GW. De la Chine à la Tanzanie en passant par le Bhoutan, des pays bâtissent les assises hydroélectriques dont le Canada bénéficie depuis un siècle.
Voilà le portrait stratégique: pendant que d’autres pays se hâtent de bâtir cet avantage, la tâche du Canada consiste à protéger, moderniser et renouveler celui qu’il possède déjà.
L’hydroélectricité est aussi un moteur de participation économique et de partenariat. Les projets modernes reposent de plus en plus sur la propriété participative et la collaboration à long terme avec les communautés autochtones, créant des occasions économiques partagées et soutenant le développement régional.
La réalisation responsable des projets exige les bonnes règles
Partout où l’hydroélectricité se développe, une leçon s’impose: les pays qui progressent sont ceux dont les gouvernements combinent des normes environnementales et sociales rigoureuses à des processus d’approbation clairs, prévisibles et opportuns. La réforme des permis et le financement à long terme sont désormais reconnus mondialement comme ce qui distingue les projets hydroélectriques qui se concrétisent de ceux qui stagnent.
Le Canada ne fait pas exception, et son avantage hydrique ne peut être tenu pour acquis. Une grande partie de notre infrastructure vieillit et nécessite des investissements continus. La complexité réglementaire et la fragmentation des processus d’approbation continuent de ralentir le développement et la modernisation des grands projets. Les approches de financement, elles aussi, ne reflètent pas toujours la valeur à long terme d’actifs conçus pour fonctionner pendant des générations.
Si le Canada est sérieux au sujet du déploiement électrique, les règles qui encadrent les grands projets doivent permettre une livraison responsable. Cela signifie:
- Moderniser les cadres réglementaires afin de réduire les délais inutiles tout en maintenant des normes environnementales rigoureuses;
- Veiller à ce que tous les permis soient intégrés à une approche « un projet, un examen », afin d’offrir plus de certitude et des délais accélérés sans compromis sur les normes; et
- Reconnaître l’infrastructure hydrique comme un capital national stratégique, avec des outils de financement adaptés à la valeur multigénérationnelle de ces actifs.
La livraison responsable n’exige pas de choisir entre la rapidité et les normes. La Norme de durabilité de l’hydroélectricité, élaborée dans le cadre d’un processus multipartite et gérée par l’Alliance pour la durabilité de l’hydroélectricité, offre un cadre de certification volontaire conçu pour s’assurer que les futurs projets respectent les normes environnementales, sociales et de gouvernance les plus rigoureuses, y compris la protection de la biodiversité et un engagement significatif avec les communautés autochtones. Ce sont précisément ces projets qui peuvent durer un siècle.
L’occasion est claire
Le Canada possède un avantage structurel que de nombreux pays cherchent encore à bâtir. L’hydroélectricité offre la fiabilité, la flexibilité et la stabilité à long terme dont les systèmes énergétiques ont besoin à une époque d’incertitude croissante.
En traitant l’hydroélectricité comme une infrastructure nationale stratégique, en investissant dans son avenir et en veillant à ce que les règles qui encadrent les grands projets permettent une livraison responsable, le Canada peut renforcer sa sécurité énergétique, alimenter le déploiement électrique à venir et bâtir un système plus résilient pour les générations futures.