La véritable valeur de l’hydroélectricité : pourquoi le Canada a-t-il besoin de meilleurs outils pour planifier son avenir en matière d’énergies propres?

Le Canada est en voie de réaliser une transformation historique sur le plan énergétique. Alors que les transports, l’industrie et les systèmes de chauffage s’électrifient à un rythme rapide, notre pays prend des décisions à long terme au sujet des systèmes énergétiques qui détermineront l’accessibilité, la fiabilité et les émissions produites durant les prochaines décennies.

Ces décisions sont complexes. Elles ont une incidence sur des milliards de dollars d’investissements dans les infrastructures, sur les différents niveaux de gouvernement et sur notre réseau électrique qui doit rester stable, malgré son évolution rapide. Pourtant, une grande partie du débat public sur l’énergie propre repose encore sur des calculs d’une désarmante simplicité.

Lorsque de nouveaux projets énergétiques sont annoncés, les grands titres se concentrent souvent sur un seul chiffre : le coût par unité d’électricité produite. Les différentes technologies sont comparées en fonction de leur coût apparent « sur papier », et ces comparaisons servent rapidement de raccourci pour déterminer ce qui est abordable et ce qui ne l’est pas.

Mais la construction de systèmes de production électrique est bien plus complexe qu’elle ne semble de prime abord sur papier.

Ces systèmes sont conçus pour fournir de l’électricité lorsque les gens en ont réellement besoin, pour conserver leur stabilité pendant les conditions météorologiques extrêmes et pour fonctionner de manière fiable pendant des générations. Ces réalités ne sont pas prises en compte dans les évaluations de coût simplifiées qui dominent le débat public.

Ces questions sont examinées plus en détail dans le nouveau rapport d’Hydroélectricité Canada, Évaluer la valeur réelle de l’hydroélectricité, qui explore comment les comparaisons de coûts simplifiées peuvent masquer la valeur systémique des infrastructures énergétiques à long terme.

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L’énergie la moins chère ne signifie pas le système le moins cher

La mesure la plus couramment utilisée dans les comparaisons énergétiques est le coût actualisé de l’énergie (LCOE dans son appellation usuelle). On calcule ainsi le coût de production d’une unité d’électricité relative à un projet spécifique.

Le coût actualisé de l’énergie est utile dans certains cas, notamment lorsqu’il s’agit de comparer des projets réalisés dans des contextes similaires. Il n’a cependant pas été conçu pour répondre à une question beaucoup plus importante : quelle est la performance d’un système électrique sur le long terme et quelle valeur durable apporte-t-il au réseau global?

Il est important de garder à l’esprit que les opérateurs de réseau et les services publics utilisent déjà des modèles de planification sophistiqués qui tiennent compte de la fiabilité, de la capacité et des performances à long terme des systèmes. La question n’est pas de savoir comment les réseaux électriques sont réellement planifiés, mais de regarder la façon dont les coûts énergétiques sont trop souvent abordés dans les politiques publiques, les cadres réglementaires et les débats publics. On y utilise la plupart du temps des indicateurs simplifiés, comme le LCOE, pour évaluer la valeur du réseau.

L’électricité n’est pas comme la plupart des ressources. Elle doit être produite exactement au moment où on en a besoin. On ne peut facilement l’emmagasiner à grande échelle et les infrastructures qui la produisent doivent pouvoir rester fonctionnelles durant des décennies.

Certains modes de production peuvent répondre de manière fiable à ces besoins. D’autres ne le peuvent pas. Pourtant, les comparaisons de coûts traditionnelles utilisées par les décideurs politiques abordent parfois les différents types de production d’électricité comme étant interchangeables, indépendamment de la manière dont ils sont déployés, de la durée de vie des infrastructures ou de la valeur résiduelle à la fin de leur cycle de vie.

Cela crée une image déformée de ce qui est vraiment abordable et de ce qui ne l’est pas.

Nous planifions sur plusieurs décennies et nos installations durent un siècle

L’un des facteurs les plus négligés dans la planification énergétique est la durée de vie des actifs.

Les centrales hydroélectriques fonctionnent généralement durant de 80 à 100 ans et plus encore. Plusieurs des plus grandes centrales électriques du Canada ont été construites au début du 20e siècle et sont toujours en service aujourd’hui, représentant une source d’électricité fiable pour des millions de personnes dans l’ensemble du pays.

En revanche, la plupart des installations éoliennes et solaires ont une durée de vie de 20 à 30 ans. Durant cette période, chaque centrale hydroélectrique de ce type doit être reconstruite trois ou quatre fois pour fournir le même service à long terme. Ces futures remises à neuf représentent des coûts réels. Elles impliquent de nouvelles constructions, de nouveaux matériaux, de la nouvelle main-d’œuvre et de nouveaux capitaux. Pourtant, de nombreuses comparaisons de coûts présentées dans les médias se concentrent sur les coûts initiaux des projets, plutôt que sur le cycle complet intégrant les réinvestissements nécessaires au fil du temps.

Ce qui semble peu coûteux à court terme peut s’avérer beaucoup plus dispendieux lorsqu’on l’examine sur plusieurs décennies. En d’autres termes, certains projets semblent peu coûteux sur papier parce que leur durée de vie totale et leurs coûts systémiques ne sont pas pris en compte dans l’évaluation initiale.

La fiabilité n’est pas facultative

La fiabilité est un autre élément qui est souvent absent des discussions sur les énergies propres. Les réseaux électriques doivent être en mesure de répondre aux besoins lors des pics de demande, et pas seulement durant les périodes de consommation moyenne. Ils doivent rester stables lors des vagues de chaleur, lors des vagues de froid et lors de phénomènes météorologiques extrêmes. Ces réseaux doivent pouvoir répondre aux besoins lorsque d’autres ressources ne sont pas disponibles.

Dans ce contexte, l’hydroélectricité joue un rôle unique. Les grands réservoirs emmagasinent d’énormes quantités d’énergie, offrant une flexibilité qu’aucune autre technologie propre ne peut égaler. Par exemple, Hydro-Québec dispose à elle seule d’une capacité de stockage d’énergie 113 000 fois supérieure à celle du plus grand projet de batteries au Canada.

Ce stockage permet de répondre aux pics de demande, d’assurer un équilibre à travers les saisons et d’intégrer l’apport d’autres ressources énergétiques propres. Il permet aux énergies solaire et éolienne de continuer de se développer sans compromettre la stabilité du système. Ce réservoir d’énergie agit comme un tampon naturel dans un système qui doit constamment équilibrer l’offre et la demande.

Cet avantage est loin d’être marginal. L’hydroélectricité constitue ainsi une infrastructure dont le rôle est fondamental.

Le coût caché de la vision à court terme

Lorsqu’on ne tient pas compte de la fiabilité et de la valeur à long terme des actifs, d’importantes réalités du système sont occultées. Les actifs dotés d’une courte durée de vie nécessitent des investissements répétés. Les ressources intermittentes nécessitent une plus grande capacité de réserves d’urgence. Ces systèmes de plus en plus complexes requièrent aussi davantage d’infrastructures pour rester stables.

Chacune de ces exigences entraîne des coûts, que ce soit en termes de construction, de maintenance et de complexité du système. Puis ces coûts s’accumulent avec le temps et se reflètent sur les factures d’électricité, les dépenses publiques et la difficulté à maintenir un service fiable.

Il ne s’agit pas ici de débattre de la supériorité d’une technologie par rapport à une autre, mais plutôt de savoir si les outils actuellement utilisés pour planifier les infrastructures critiques reflètent la réalité du fonctionnement des systèmes électriques.

Une planification basée sur des calculs simplifiés et incomplets peut conduire à des décisions qui semblent rentables aujourd’hui, mais qui s’avèreront coûteuses et inefficaces au fil des décennies.

Les infrastructures hydroélectriques jouent un rôle fondamental

L’hydroélectricité est souvent décrite comme une activité qui exige énormément de capitaux et cela est vrai en ce qui concerne les projets. Les grands barrages et les centrales électriques nécessitent en effet des investissements initiaux importants.

Mais dans une optique de long terme, l’hydroélectricité offre une fiabilité inégalée, une longue durée de vie des actifs et une grande flexibilité du système. Les installations hydroélectriques continuent de produire de l’électricité bien au-delà du moment où les systèmes de production concurrents doivent remplacer leurs propres installations. Elle offre un stockage et une capacité qui soutiennent l’ensemble du système, ne se limitant pas à un projet unique. De plus, cette source d’énergie renouvelable n’est pas sujette à la volatilité des prix des combustibles au fil du temps.

Cette caractéristique du système n’est pas reflétée dans les calculs simplifiés de comparaisons de coûts, mais elle joue un rôle essentiel au maintien d’un réseau électrique stable et abordable. À bien des égards, l’hydroélectricité s’apparente moins à une technologie unique qu’à une infrastructure de base. Sa nature se rapproche davantage des lignes de transport ou des réservoirs que des projets de production individuels. En ce sens, elle incarne la pierre d’assise du système plutôt qu’un élément en compétition avec les autres sources d’énergie.

Une autre façon de penser

Nous ne prétendons pas qu’il soit nécessaire d’abandonner les outils de calcul des coûts existants. Ceux-ci doivent toutefois être utilisés en parallèle avec d’autres types d’analyses qui tiennent compte des facteurs que ces modèles ne considèrent pas.

La planification d’un avenir énergétique propre exige d’aller au-delà des simples comparaisons entre les projets et de s’orienter vers une évaluation de valeur à l’échelle du système. Cela signifie qu’il ne faut pas seulement tenir compte de l’abordabilité immédiate d’un produit, mais aussi de ses performances sur plusieurs décennies.

Cela signifie qu’il faut se tourner vers des analyses plus complexes sur la fiabilité, la durabilité et les coûts à long terme du système. En fin de compte, nous devons reconnaître que l’accessibilité ne se limite pas au prix initial, mais qu’elle concerne ce que la population canadienne paiera véritablement et les infrastructures sur lesquelles elle pourra se fier au cours des 50 à 100 prochaines années.

Il est essentiel d’utiliser de meilleurs outils de planification pour mettre en place un système d’énergie propre qui soit abordable, fiable et résilient pour les Canadiennes et les Canadiens.

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