Le Canada n’atteindra pas la carboneutralité sans l’hydroélectricité

Le projet hydroélectrique Innavik, développé par Innergex en partenariat avec la communauté d’Inukjuak, est une centrale au fil de l’eau qui contribue à réduire la dépendance au diesel et à soutenir un avenir énergétique plus propre et plus résilient dans le nord du Québec. Photo : Innergex Renewable Energy Inc.

Les ambitions climatiques du Canada reposent sur un principe simple : électrifier l’ensemble de l’économie, et le faire rapidement. Les transports, le chauffage et l’industrie doivent s’éloigner des combustibles fossiles, et cette transition dépend de deux facteurs : une demande croissante d’électrification et un système électrique capable de croître assez vite, assez proprement et avec une fiabilité suffisante pour la soutenir.

Pour réussir l’électrification, le Canada doit bâtir son système électrique en conséquence. À l’heure actuelle, ce n’est pas le cas.

L’électrification est au cœur des objectifs climatiques du Canada

Le pays ne manque pas d’options propres : l’hydroélectricité, l’éolien, le solaire, l’innovation et le capital. Mais le hic, c’est qu’on tente de décarboner son système électrique tout en contraignant, et souvent en marginalisant, les ressources nécessaires pour ce faire. Au premier rang : l’hydroélectricité.

L’hydroélectricité est au cœur d’un réseau propre et fiable

L’hydroélectricité est la pierre angulaire du système électrique canadien. Aucune autre source propre réunit production fiable, stockage à grande échelle et flexibilité opérationnelle. Les réservoirs et l’hydroélectricité par pompage permettent de livrer de l’énergie précisément lorsque le réseau en a besoin : pendant les pointes hivernales, les vagues de chaleur, les périodes de sécheresse ou les longues périodes sans vent—précisément lorsque l’éolien et le solaire peuvent faiblir.

À mesure que l’électrification progresse, la demande devient plus sensible aux conditions météorologiques. Les grands froids, les vagues de chaleur et les événements extrêmes prolongés exigent le maximum du réseau—et ces pressions augmentent sans arrêt.

Miser sur des sources dépendantes de la météo, sans renforts suffisants, fragilise le système à mesure que la demande augmente. L’électrification amplifie ce risque en augmentant la dépendance électrique au moment même où l’approvisionnement devient plus variable. Les défaillances de fiabilité compromettent l’économie et la société, minant la confiance publique envers la transition elle-même.

L’hydroélectricité répond directement à ce défi. Pourtant, le Canada ne parvient pas à libérer pleinement son potentiel.

Le secret de Polichinelle rarement évoqué : seulement 20 % de l’approvisionnement énergétique du Canada provient de sources renouvelables.

De cette part : 87 % provient de l’hydroélectricité, un peu plus de 11 % de l’éolien, et environ 1 % du solaire (Statistique Canada, 2024).

Et pourtant, le débat public sur l’avenir climatique du Canada est souvent formulé comme si l’augmentation de l’éolien et du solaire suffisait à elle seule. En réalité, un système électrique fiable ne peut reposer uniquement sur des sources variables. Il ne s’agit pas de choisir entre les ressources, mais de bâtir un système capable de fonctionner en toutes circonstances.

Ce constat ne diminue en rien l’importance de l’éolien et du solaire, qui sont essentiels à la transition et doivent croître de manière substantielle. Mais la réalité est que le système énergétique propre dont dépendent les Canadiens aujourd’hui repose massivement sur l’hydroélectricité—non pas comme solution d’appoint, mais comme fondement qui permet aux renouvelables variables de se déployer de façon fiable. Ignorer cette réalité ne rend pas la transition plus ambitieuse, mais moins ancrée dans le fonctionnement réel du système.

Les ambitions climatiques doivent s’aligner sur la réalité du système

Les plans climatiques du Canada supposent de plus en plus un réseau futur dominé par l’éolien et le solaire, soutenu par des technologies encore émergentes ou non déployées à grande échelle—ceci pendant que la ressource qui fournit déjà la fiabilité, le stockage et la flexibilité est souvent traitée comme une technologie dépassée—utile, mais pas essentielle à l’avenir.

Cela pose un problème concret. Le potentiel est grand d’accroître l’offre d’électricité propre en modernisant les installations hydroélectriques existantes et en développant des projets d’hydroélectricité par pompage, souvent sur des sites où l’infrastructure est déjà en place. Ces projets reposent sur une technologie éprouvée, présentent moins de risques que des projets entièrement nouveaux et renforcent le réseau dont dépendent les renouvelables variables.

Pourtant, beaucoup de ces projets stagnent. Ce n’est pas une question de technique ou de sécurité, mais d’approbation : les processus sont devenus contre-productifs. Si l’évaluation environnementale et la consultation des peuples autochtones sont nécessaires, et doivent se faire tout en maintenant des normes environnementales rigoureuses et en favorisant des partenariats significatifs avec les peuples autochtones, leur lenteur et leur imprévisibilité paralysent même les projets à faible impact.

Aujourd’hui, moderniser une installation existante peut s’avérer aussi long que de bâtir un nouveau barrage. C’est le cas de l’hydroélectricité par pompage : bien qu’elle réutilise des réservoirs existants, elle subit des délais d’approbation disproportionnés par rapport à son impact réel. Malgré les promesses de réforme depuis 2019 pour accélérer les projets climatiques essentiels, leur mise en œuvre se fait toujours attendre.

Résultat : une contradiction flagrante. Les gouvernements affichent des cibles d’électrification ambitieuses, mais maintiennent des réglementations qui freinent les infrastructures nécessaires. Or, la physique ne négocie pas : sans électricité propre disponible rapidement, les énergies fossiles comblent l’écart. Ce retard compromet la décarbonation, alourdit la facture et mine la confiance du public envers la transition.

L’enjeu dépasse largement le secteur électrique : compétitivité industrielle, chauffage et transports dépendent tous d’une énergie propre et abordable, livrée bien plus vite que ne le permettent les délais actuels.

Bâtir le système qu’exigent les objectifs climatiques du Canada

La solution n’est pas de revoir nos ambitions climatiques à la baisse, ni de freiner l’éolien et le solaire. Il ne s’agit pas non plus d’attendre que des technologies miracles arrivent à point nommé. La clé réside dans le système que le Canada possède déjà : nous devons renforcer les piliers qui portent la charge.

L’hydroélectricité n’est pas une solution miracle. Pourtant, sans elle, la transition énergétique canadienne sera plus lente, plus risquée et plus coûteuse qu’elle ne devrait l’être. Avec elle, l’éolien et le solaire peuvent s’accélérer, les combustibles fossiles être éliminés de façon fiable, et l’électrification progresser sans sacrifier la stabilité du réseau ni le portefeuille des citoyens.

Les objectifs climatiques se heurtent ultimement aux réalités physiques. Annoncer des cibles est facile ; bâtir l’infrastructure l’est beaucoup moins. Si le Canada veut que ses plans réussissent dans le monde réel—et pas seulement sur papier—l’hydroélectricité ne peut plus être tenue pour acquise.

Elle alimente le pays depuis plus d’un siècle ; dans la course actuelle, elle pourrait bien déterminer notre succès final.

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